jeudi 17 novembre 2016

C'était si simple !


Réveillé vers 7 heures par le passage de Anne dans la chambre. Le temps d'émerger, le café est déjà prêt, je le bois sans plaisir (je ne l'aime plus) avec une tartine au tahin et au miel. Anne se lave, s'habille et quitte prestement l'appartement à 10h15. J'ouvre l'ordinateur pour reconsidérer mes dessins de la veille autour de ma chronique dessinée du festival de Fontenay. Je sors peu de temps après pour aller me faire rembourser nos billets de train à la gare de Bercy. Bonne humeur sur le chemin. J'observe tout et note intérieurement milles petites choses de rien qui n'auraient aucun sens à être énumérées ici. Pas d'attente au guichet, je repars presque aussitôt. Beaucoup de courrier dans la boîte en rentrant. Dans le lot, une mauvaise surprise : contre toutes les prévisions, ma candidature pour le Portugal n'a pas été retenue. J'ai l'habitude de tels rejets, pourtant celui-ci me surprend. Toutes les chances semblaient de mon côté. Grosse déception, mêlée d'un peu de honte par rapport à certains à qui j'ai dit que cette fois je le sentais bien (ça m'apprendra à faire exception à mon pessimisme ordinaire). Mais à cela s'ajoute, comme pour compenser l'amère déconvenue, le soulagement classique à l'idée de ne pas partir. Beaucoup d’ennuis auxquels j'aurais dû me confronter se volatilisent d'un coup. Reste l'aspect financier : cette bourse constituait une petite manne tombant à pic en cette période de vache maigre. Bon, qu'à cela ne tienne : libre à moi de trouver une parade plus dans mes cordes que de partir m’exiler à l'étranger. Ça n'a jamais été mon truc, ce qui se confirme. Après l'éprouvante expérience de Québec, je tendais pas mal le dos. Du reste, si séjourner à Lisbonne en vue de travailler a réellement du sens pour moi (comme je le crois), je peux toujours m'y rendre par mes propres moyens (bien que je n'en dispose d'aucun). Je me demande même si dans ces conditions je ne me retrouverais pas plus motivé, plus heureux et plus léger que dans le cadre d'une résidence institutionnelle (mais peut-être est-ce le ressentiment qui me le fait penser). Remercions en tout cas la providence de venir à mon aide tout en semblant me jouer un mauvais tour.

En tout cas c'est bien là mon fichu karma. Je ne peux aller contre. Les dieux ne me veulent pas voyageur, un point c'est tout. D'ailleurs il n'y a que les nazes qui voyagent, c'est bien connu. Prenons Pessoa justement : l'imagine-t-on se prendre la tête à monter un dossier pour aller écrire en France aux frais de la princesse ? C'est ridicule. Il faut naître, vivre et mourir chez soi quand rien n'oblige à partir. C'est ma conviction. Je ne l'ai d'ailleurs pas cachée au jury en commençant pas dire que j'étais très ennuyé, que je ne me voyais pas quitter la France, que ce n'était pas dans mes plans, qu'il y avait bien assez à regarder autour de soi – et de citer Michaux et son espace du dedans. (Mais je n'ai pas caché non plus que c'était une hypothèse de travail que j'avais épuisée jusqu'à la corde – j'ai tout dessiné-écrit de mon environnement immédiat. J'en ai plus que fait le tour – j'ai tout de même 47 ans ! hum.) Ces idiots m'auraient-ils pris au pied de la lettre ? Ce serait vache. Bêtement je n'ai pas dit que je n'avais pas un radis pour aller dessiner ne serait-ce que dans les Pyrénées. L'argent va aller à qui en a moins besoin que moi, c'est comme ça. Mais peut-être que finalement je n'ai pas besoin d'argent ni d'aide ni de rien – pas même de vivre. Peut-être que mon destin est d'épuiser sans fin le peu que j'ai. Et que c'est ça, justement, qui est beau. Bien plus que de partir en mission aux frais de l’État.

Plutôt que de perdre du temps à ressasser le pour et le contre de ce refus, je me décide à méditer en prenant la posture. La concentration est forte (comme souvent, curieusement, quand les circonstances semblent être les pires). Après quoi je vais à la bibliothèque rapporter quelques livres en retard. Comme je n'ai pas avec moi ma carte d'abonné, je ne perds pas de temps à chercher quels livres emporter. Cela dit j'en feuillette tout de même quelques-uns, dont une anthologie assez alléchante de journaux intimes. Je jette également un œil au dernier livre de François Jullien auquel je ne comprends rien. Les distinctions qu'il y fait entre vivre, être et exister ne me convainquent pas. J'entends bien la réticence à penser l'être métaphysique, néanmoins ce qu'il dit de l'existence, entre immanence et sortie de soi, me paraît passablement tiré par les cheveux. Me vient à l'esprit que, peu importe le concept, c'est à l'expérience directe qu'il faut revenir si l'on ne veut pas errer dans un arrière-monde absolutiste. Pour cela rien de plus efficace que d'éclairer son action à l'infinitif : voir, entendre, ressentir – sans la nécessité d'un sujet voyant, écoutant, ressentant. C'est avec cela à l'esprit que je quitte la bibliothèque, m'attachant à constater au grand air l'immédiateté du voir, de l'entendre, du sentir. Marcher dans cette perspective ramène magiquement à l'expérience directe, sans activer le moi dans l'illusion d'être à l'origine et au cœur de tout. La vision est évidente ; le sujet qui voit l'est beaucoup moins (au point qu'on peut l'abandonner comme condition sine qua non au fait de voir). Il en va de même avec l'écoute (écoute sans je qui écoute), ainsi qu'avec le ressenti corporel (qui arrive directement à la conscience sans la nécessité d'un moi-sujet corporel). Je me souviens avoir lu hier que le meilleur moyen d'entrer en transe hypnotique est de saturer les sens d'informations, au point d'être dans l'obligation de lâcher le réflexe d'une appropriation subjective après coup de ces informations. Si l'on parvient à vivre, ne serait-ce que quelques instants, un pur voir-entendre-ressentir, alors ce vécu se fait comme en état de transe, sans savoir qui fait quoi ni comment ça se fait. Lâcher prise n'est autre que lâcher l'idée (et le sentiment) que je suis, que je est, au cœur de "mon" vécu. Tout se fait de soi-même et cela depuis toujours, qu'on le réalise ou pas. Et cela se fait d'autant mieux que je ne contrarie pas cette action spontanée en y fourrant l'idée embarrassante et inutile d'un moi par qui et à qui tout arrive. Voir voit, entendre entend, sentir sent. Et bien sûr marcher marche et penser pense. Quel besoin d'aller gâcher cette impeccable spontanéité avec la croyance en un moi ?

Cette réalisation me fait l'effet d'un petit eurêka (c'était si simple !). Qu'est-ce qui fait qu'une promenade est médiocre ou bien formidable ? Le fait que soit lâché ou pas la pensée moi. Habituellement cette pensée moi se lâche d'elle-même après un long moment de marche, quand le corps avance de lui-même après qu'on lui ait imposé un bon rythme. Je comprends maintenant qu'il est tout à fait possible de connaître ce lâcher-prise de la pensée je dès les premiers pas. Il suffit pour cela de revenir au voir/écouter/sentir, et s'y accrocher (et encore... personne ne s'accroche, puisqu'il n'y a personne), sans chevaucher l'idée habituelle d'être celui qui voit, entend, sent, marche, se promène, pense, passe du temps (avec tous les doutes et imbroglios subséquents). Voir d'emblée qu'il n'y a pas de moi, et constater l'évidence du voir-écouter-sentir. Alors l'expérience est complète, parfaite, réjouissante, sans moi inquiet, sans je qui commande et contrôle, sans ego qui cogite. Il n'y a plus que l'expérience directe de la marche et du fait de vivre. C'est sur ce mode que les animaux et les plantes existent. Qu'est-ce que l'homme ajoute ordinairement à ce fonctionnement parfait ? La seule idée têtue de l’existence d'un moi au cœur de l'action. Avec cette pensée arrive aussitôt une contraction énergétique, immédiatement perceptible sur le plan musculaire (tension, contraction, crispation) et sur le plan de la respiration (superficielle, chaotique, inhibée). Pourtant il n'y a jamais eu personne au centre de notre expérience ! Non, rien d'autre que la croyance qu'il y avait quelqu'un, « moi », soit un problème insoluble puisque ce prétendu moi n'ayant pas de réellement existence, il est comme un spectre qui doit sans cesse s'agiter pour maintenir l'illusion de sa présence. Cessons l'agitation, il se dissipe aussitôt. C'est un soulagement immédiat : d'une position excentrée, basée sur une croyance illusoire, les choses viennent se replacer dans un axe parfaitement fonctionnel, dans une position juste, évidente, en phase avec ce qui est. Ce second positionnement (le seul véritable) est naturel, solide, ferme, bien ancré, en accord puissant avec la totalité, alors que le premier positionnement, lui, est d'emblée faux, désaxé, vrillé, inadéquat, excentrique, instable, problématique, appelant sans fin un redressement que le moi ne saurait opérer, étant précisément à l'origine du porte-à-faux.
Ah je suis bien heureux de noter tout cela, et de le noter comme je le note, tranquillement installé sur la petite banquette du séjour. La lumière est parfaite, l'assise très confortable. Dans ces conditions mon esprit n'a aucun mal à se tenir concentré. Si je pouvais dessiner avec autant d'aise, alors j'aurais peut-être enfin l'impression d'être tout à mon affaire – au lieu de quoi j'ai depuis longtemps le sentiment d'avoir perdu ce qui fait du dessin une pratique merveilleuse. (Peut-être la faute au chat, j'y reviendrai.)

lundi 7 novembre 2016

Atteindre le réel





A quatorze ans, j'étais introverti, athée, communiste et juif, et je voulais encore être président des États-Unis.
A dix-neuf ans, dépucelé, je suçais des bites et croyais à une réalité suprême; anarchiste, hipster reichien totalement apolitique, je désirais plutôt être un grand poète.
A vingt-deux ans, mystique halluciné je croyais à la Cité de Dieu et voulait être un saint.
A vingt-trois ans, un an plus tard, j'étais déjà délinquant, pécheur désespéré, démon de camé; je voulais atteindre le réel.
A vingt-quatre ans, après avoir été taulard, dingo schizoïde à l'asile, j'ai couché avec des filles et fait une psychanalyse.
A vingt-six ans, je suis timide, sors avec des filles; écris de la poésie, suis agent littéraire freelance et recensé comme électeur du parti démocrate; je cherche du travail.
Qu'est ce qu'on en a foutre?


Allen Ginsberg, Journal, 1952-1962 





vendredi 4 novembre 2016

Bonne pioche

J'ai enfin reçu un exemplaire du dernier numéro de la revue Décapage (retard Flammarion, je n'incrimine pas la rédaction - prudence, ces gens sont très réactifs), numéro auquel j'ai participé (sur 11 pages, hein, pas une petite crotte en passant), aux côtés de Alice Zeniter, Brigitte Giraud, Emmanuelle Pagano, Colombe Boncenne, Eric Faye, Éric Neuhoff, Fanny Chiarello, François-Henri Désérable, Nicolas Bouyssi, Stéphane Héaume, Sébastien Ayreault, Thomas Vinau, Lisa Balavoine, Thomas David, Laurent Sagalovitsch, Philippe Forest, Clément Bénech, Bernard Quiriny, Arthur Devriendt, Alban Perinet, Jean-Baptiste Gendarme, Olivier Liron, Jean-François Kierzkowski, Santiago H. Amigorena. (Ouf.)
En voici un extrait. (Avec une pensée pour nos morts.)



mardi 11 octobre 2016

mercredi 21 septembre 2016

La révolution


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L'ARRÊT est une pratique révolutionnaire consistant dans le fait simplissime de s'arrêter. 
Oui, s'arrêter. 
Autrement dit : cesser soudainement de faire quoi que ce soit. 
C'est tout. 
Vous tenez la clef de la révolution poétique.
Ouaf.